En juin 2026, l’événement défense le plus commenté de l’année a été financier : le 24, KNDS — le fabricant franco-allemand des chars Leclerc et Leopard, né de la fusion de Nexter et de Krauss-Maffei Wegmann — a publié sa documentation d’introduction en Bourse, double cotation Euronext Paris et Francfort, pour une valorisation visée entre 12 et 15 milliards d’euros. Tout le monde a parlé du prix, du carnet de commandes, de l’appétit des investisseurs pour les valeurs d’armement. Personne, ou presque, n’a posé la seule question qui m’intéresse depuis ma chaise d’acheteur : à quoi sert l’argent, en aval de la levée, dans la chaîne d’approvisionnement ?
Parce que la réponse n’était sur aucun pupitre d’analyste. Elle est à Bergerac, à Tarbes et à Sorgues, dans des lignes de production de poudre et de charges. Et elle dit une chose contre-intuitive : le goulet d’étranglement du 155 mm européen n’est pas le canon, ni même l’acier de l’obus. C’est l’énergétique.
La thèse
Quand on veut produire plus d’obus, l’intuition désigne le tube ou le corps d’obus. C’est faux. Le maillon qui plafonne, c’est la matière énergétique : la poudre propulsive, les charges modulaires, les explosifs de chargement. C’est le seul segment qu’on ne « rattrape » pas en passant une commande, parce qu’il suppose des sites classés, des savoir-faire chimiques perdus et des années de montée en puissance. C’est précisément là que converge l’argent — public via le règlement européen ASAP, privé via les levées et les capex industriels. Lire le réarmement par la poudre, et non par le char, change la carte des fournisseurs critiques.
La démonstration : trois preuves, trois maillons
Le corps d’obus se double par contrat. En décembre 2025, KNDS France a signé avec Les Forges de Tarbes un contrat long terme (Long Term Agreement) de trois ans, reconductible trois ans, portant sur 60 000 à 150 000 corps creux de 155 mm pour 2026-2028. Le point décisif est dans une ligne du communiqué : le forgeron s’engage à pouvoir doubler la capacité allouée si le donneur d’ordre le demande. Autrement dit, le corps d’obus est élastique : avec de la visibilité contractuelle, un forgeron remet des fours en route et double sa cadence. C’est un problème d’acier et de contrat, pas un mur physique.
La poudre, elle, se reconstruit de zéro. À Bergerac, Eurenco a rouvert une production de poudre propulsive de gros calibre que la France avait délocalisée en Suède depuis 2007 — un « non-sens » stratégique qu’il a fallu corriger sous la pression de la guerre. Investissement : 60 millions d’euros, dont 10 de l’État ; cible à pleine capacité : 1 200 tonnes de poudre par an, de quoi équiper environ 95 000 obus annuels. Retenez l’ordre de grandeur : une seule usine, 60 millions, pour ~95 000 obus de capacité poudre — quand un seul contrat de corps d’obus en vise jusqu’à 150 000. La matière énergétique est le segment rare.
Et l’argent public le confirme. Le règlement européen ASAP — Act in Support of Ammunition Production, règlement (UE) 2023/1525 du 20 juillet 2023 — a mobilisé 500 millions d’euros pour 31 projets dans 15 États membres et la Norvège. Sa cible affichée : faire passer la capacité européenne de 155 mm d’environ 230 000 obus par an début 2023 à un objectif d’environ 2 millions. Or l’essentiel de cette enveloppe vise les goulets identifiés par Bruxelles elle-même : explosifs, poudre, charges. Eurenco a ainsi obtenu de l’ordre de 76 millions d’euros de soutien ASAP pour ses sites en France et en Suède, avec l’objectif de multiplier sa production de poudre par dix et de doubler ses charges modulaires. On ne met pas un facteur dix sur un maillon élastique. On le met sur un maillon qui partait quasiment de rien.
Voilà le fil qui relie l’IPO de KNDS à la poudre de Bergerac : KNDS assemble, Les Forges de Tarbes forgent, Eurenco fournit l’énergétique. Lever du capital — ou sécuriser un contrat long terme — sert à verrouiller la partie de la chaîne qui ne suit pas toute seule. Le « 15 milliards » de la une n’est pas une histoire de Bourse ; c’est la trésorerie d’une guerre d’usines.
Le contre-argument
On m’opposera que le vrai goulet, c’est justement le corps d’obus : Les Forges de Tarbes, atelier longtemps fragile du Sud-Ouest, croulent aujourd’hui sous les commandes, preuve que la tension est bien dans la métallurgie. C’est vrai — et c’est exactement ce qui confirme la thèse. Si le forgeron peut s’engager à doubler sa capacité dès lors qu’un contrat pluriannuel lui donne de la visibilité, c’est que la contrainte y est financière et organisationnelle, pas physique : elle se lève avec un carnet de commandes. La poudre, non. Eurenco ne « double » pas : il multiplie par dix après avoir d’abord rapatrié une production qu’on avait laissée filer à l’étranger pendant quinze ans. Quand un maillon se règle par un contrat de trois ans et l’autre par une décennie de reconstruction de capacités classées, le goulet structurel est dans le second. Le corps d’obus est tendu ; la poudre est rare. Ce n’est pas la même nature de problème.
Lue par le prisme des achats, la hiérarchie des risques d'une chaîne ne se mesure pas au prix unitaire mais au délai de remise en route. Un composant à plusieurs sources, fabriqué sur un site banal, se renégocie : on remet un fournisseur en concurrence, on ouvre une seconde source, on absorbe un pic en quelques mois. Un composant mono-source, fabriqué sur un site classé (réglementation type ICPE/Seveso pour les matières énergétiques), avec un savoir-faire rare et un cycle de qualification long, ne se renégocie pas : il se planifie des années à l'avance. Sur ce type de maillon, l'acheteur cesse de chercher le meilleur prix et se met à acheter de la capacité et de la visibilité — c'est tout le sens d'un engagement pluriannuel qui sécurise un fournisseur plutôt qu'une commande au coup par coup. La bonne question avant de signer n'est pas « combien ça coûte » mais « combien de fournisseurs au monde savent le faire, sur combien de sites, et en combien de temps j'en qualifie un nouveau si celui-là tombe ». Pour la poudre, la réponse tient sur les doigts d'une main.
En production : ce bloc porte la signature éditoriale du fondateur avant publication.
So-what
La valeur ne se cache pas chez les primes assembleurs, déjà chers et adossés aux États (après IPO, KNDS reste détenu à 40 % par GIAT Industries côté français et 40 % par KfW côté allemand). Elle se cache dans les maillons énergétiques rares et difficiles à dupliquer : poudres, charges, explosifs, et leurs intrants chimiques. Question de due diligence à poser à toute cible qui prétend « profiter du réarmement » : êtes-vous sur le chemin critique de l'énergétique, ou seulement sur un maillon que le marché peut doubler par contrat ? Le second n'a pas de pricing power ; le premier, si.
Le ticket d'entrée le plus défendable n'est pas le composant que dix ateliers savent faire — c'est celui qui touche au goulet. Si votre savoir-faire est sur le chemin de la matière énergétique ou de ses précurseurs, le jalon à viser est clair : décrocher un accord-cadre pluriannuel (LTA) plutôt qu'une succession de commandes annuelles. C'est le LTA qui transforme une PME fragile en fournisseur que le prime finance pour qu'il monte en capacité, comme le montre le contrat Forges de Tarbes.
Sources — strictement publiques, recoupées en primaire
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